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Affichage des articles du octobre, 2021

LE RECIT DE NOTRE IMPUISSANCE

Contrairement à ce qu'a laissé sous-entendre un récent épisode de télé-réalité ("Zemmour au pays des "boucheries musulmanes""), les banlieues ne sont pas des territoires qu'une "civilisation étrangère" aurait colonisés et dont l’État se serait absenté par faiblesse. Bien au contraire, ce sont des territoires dont les habitants ont été réduits à un tel degré d'impuissance politique que la domination de l’État peut s'y exercer sans avoir à y assurer en contrepartie aucun des services publics qui la rendent acceptable dans le droit commun (instruction, santé, sécurité, justice...). Si les banlieues sont bien la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, c'est donc au sens exactement opposé de celui où l'entendent les identitaires. Il faut comprendre ce phénomène comme un mouvement géographique du Capital qui ne cesse de concentrer ses espaces de commandement, réduits à quelques quartiers centraux des grandes métropoles mondi...

DU LANGAGE (3) - LA MÉMOIRE ET LE SENS

Les révisionnistes pensent que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est posée sur le réel par des individus qui l’instrumentalisent à des fins de domination. Ils infèrent de là qu'il faut remplacer une Mémoire par une autre Mémoire. Une Mémoire de méchants par une Mémoire de gentils. Mais ce n'est pas du tout comme cela que le problème se pose. La mémoire de la Seconde guerre mondiale est un récit collectif par lequel une société traumatisée par l'expérience qu'elle a vécue tente de la réécrire sous la forme d'un choc exogène qui l'exonère de sa propre responsabilité, qui en fasse autre chose qu'un séisme engendré par la tectonique de ses propres plaques. On a fait d'Hitler l'incarnation d'un "mal absolu", une figure biblique descendue des nuées, parce qu'on n'a pas voulu voir en face qu'il était le résultat historique de nos propres contradictions et que nous avions donné à voir, entre 1940 et 1945, d'Auschwitz à H...

DU LANGAGE (2) - RACISME ET ANTIRACISME

La complexité de l'objet "racisme" tient au fait qu'il se présente à la fois comme positivité discursive ("je suis raciste parce que...", "je ne suis pas raciste mais...") et comme objectivation d'une subjectivité présumée ("... donc tu es raciste"). Sous quelque côté qu'on l'observe, le racisme est une construction imaginaire qui a pour réalité les effets performatifs de son énonciation, variables selon le statut de l'énonciateur. Le racisme des dominants a cette propriété étonnante de produire de la domination sans être perçu par ses victimes autrement que sous la forme d'une réalité désirable mais qu'il n'est pourtant pas possible de nommer comme telle : des îlots ethniquement homogènes surprotégés par la police, où la présence colorée constitue l'expression matérielle de la domesticité (bonnes, gardes d'enfants...), et où se concentre l'essentiel des leviers du pouvoir. Le racisme des dominant...

DU LANGAGE (1) - FASCISME ET ANTIFASCISME

Ma volonté de parler à tout le monde en même temps, de construire un discours unifié qui permette à chacun de réfléchir à partir de son propre point de vue, postule que le langage constitue le champ performatif de l’émancipation. Elle est renforcée par la crise actuelle, dont la dimension systémique ne rend pas possible un accord entre les dissidents à l'intérieur du paradigme existant. Elle nécessite de forger le nouveau paradigme à l'intérieur duquel les désaccords seront à nouveau possibles. Redoutable projet dont il résulte, pour l'instant, davantage de malentendus que d'unité.    Ainsi de mon utilisation du terme "fasciste" : elle me met à dos bien des amis "souverainistes" qui voient dans Zemmour une planche de salut, sans pour autant me réconcilier une "gauche" pour qui la simple mention du mot "frontière" renvoie aux années 30.    Et pourtant ! Si je descends de l'Olympe des Idées pour mettre des figures derrière les m...

LE POIDS DES MOTS

On m'a beaucoup reproché ces derniers temps de sombrer dans un pessimisme démobilisateur, voire de me réfugier dans une position de surplomb d'où je paraissais mépriser le peuple. Qui étais-je pour décréter que Nous est mort ? Avais-je payé d'un œil ou d'une main le droit de le dire ?   Mauvais procès. Je ne méprise personne. Je cherche juste à dévoiler le monde de représentations partagées, la somme de consentements, qui ont rendu "ça" possible. C'est Bernard Friot qui faisait remarquer à quel point les travailleurs avaient perdu une bataille décisive quand ils ont laissé s'installer la notion de "demandeur d'emploi", abandonnant à l'employeur le bénéfice de l'"offre". A quel point, aussi, nous forgeons nos chaînes à chaque fois que nous louchons sur le "net" de nos salaires, oubliant que le "brut" est ce que nous avons arraché à la cupidité du Capital - notre cupidité - pour le mettre à l'abri d...